La langue française vue d'ailleurs
Editions Tarik/ Eminasoleil
Préface du livre

Peu de gens s'en souviennent probablement, mais c'est vers la fin du 18e siècle, dans les années 1770, que l'Académie des Sciences de Prusse à Berlin avait mis au concours le sujet suivant : l'universalité de la langue française. Il est vrai que c'était l'époque où le souverain Frédéric II s'enorgueillissait de ne parler allemand qu'avec les palefreniers; c'était l'époque où les Vénitiens Goldoni et Casanova écrivaient l'un ses pièces, l'autre ses mémoires en français; l'époque aussi où les Bourbons d'Espagne s'exprimaient dans cette langue tout comme la Russie ou la Turquie pour qui le français était bien évidemment la langue de contact. Mieux encore peut-être, George Washington et Thomas Jefferson, à peine victorieux de l'Angleterre, s'interrogeaient sur le point de savoir s'il ne fallait pas faire du français la seconde langue officielle de la nation américaine naissante. Au tournant donc des 18e et 19e siècles, la francophonie était la civilisation; y résistait une "exception culturelle", celle du Royaume Uni. Au tournant des 20e et 21e siècles que nous vivons, la situation on l'aura compris, est parfaitement inversée et la francophonie fait figure d'exception culturelle .des temps modernes. La langue française a bien sûr perdu son statut. Elle n'en reste pas moins un instrument irremplaçable de culture et d'ouverture au monde moderne comme à la démocratie et un élément fondamental de l'identité pour un certain nombre de peuples.
L'Amérique latine, elle-même longtemps terre d'élection de la francophonie, n'a plus comme chef de file que le chef de l'Etat brésilien, le président Cardoso, au moment où toutes les élites de cette région du monde, comme d'ailleurs assez largement les élites de l'Europe, d'Asie et d'Afrique, se sont converties au "Harvard trained". Et il faut tout l'humour de l'écrivain Carlos Fuentes pour ironiser sur le fait que ce "Harvard trained" est pratiquement devenu un nouveau prénom mexicain...
Enfin, la fin du communisme sur le vieux continent européen a elle-même accéléré ce processus de réduction du statut de la francophonie et de montée concomitante de la conversion universelle à l'anglais, à travers cette fois une diplomatie américaine particulièrement active dans les anciens pays de l'Est destinée à leur faire préférer l'Otan plutôt que l'Union européenne.
Le français, c'est donc une affaire entendue, ne se bat plus pour l'universalité de son usage, ni la francophonie pour le caractère de son rayonnement. Mais le nouveau combat qui est devant elle n'est autre que le droit à la différence, la préservation d'identités fortes et la défense obstinée de celles-ci face à une mondialisation trop, rapide ou potentiellement hégémonique au bénéfice de la seule puissance américaine. Aujourd'hui la défense du français, des francophones, de la francophonie, comme l'ont bien compris les Québécois, est bien d'abord une défense de la spécificité, une forme de résistance culturelle. Celle-ci n'est, évidemment pas propre à l'Hexagone, bien au contraire, puisque comme un mouvement de juste retour, ce sont les peuples et les pays qui se réclament encore de la francophonie qui peuvent aujourd'hui enrichir , nourrir, dynamiser une culture hexagonale qui, livrée à elle-même, serait précisément trop hexagonale. Dans ce contexte, préserver la francophonie et l'usage de la langue française n'est en rien tourner le dos à son identité, c'est au contraire maintenir une porte ouverte sur un monde "globalisé" précisément dans le respect de sa propre identité. Nourri par de grands écrivains, de grandes figures, notamment de l'univers méditerranéen et maghrébin, le français devient une façon de vivre une identité double, une pluri-appartenance qui est désormais notre destin. Maintenir cette culture francophone et l'élargir, c'est avant toute chose préserver un bien. Faire vivre une Méditerranée francophone, c'est peut-être aussi un moyen d'inventer la face humaine de la mondialisation.
C'est en cela que pour moi l'initiative de MEDI I, prend tout son sens. Pour avoir depuis quatre ans donné à entendre au travers de son émission "La langue française vue d'ailleurs", des voix parfois lointaines mais proches en ce qu'elles expriment leur vérité dans une langue qui nous est à tous précieuse. Ces voix font ce livre. Pierre apportée à l'édifice. Cent chemins vers un même destin.
Jean Marie Colombani

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